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Des médias locaux en pleine effervescence.
Interview de Julien Kostrèche, directeur de Ouest Médialab, organisateur du Festival de l’info locale, événement annuel dédié aux professionnels des médias de proximité. Laboratoire ouvert, centre de ressources et réseau professionnel, Ouest Médialab rassemble tous les acteurs concernés par le défi de la transformation numérique et de l’innovation dans le secteur de l’information de proximité.
PRISMES : Quelles sont les principales tendances en cours dans le domaine des médias locaux ? (concentration, numérisation, perte/gain d’abonnés, évolution des business models, publicité…)
Julien Kostrèche : Répondre à cette question n’est pas simple car le paysage médiatique en région est large et varié, avec des tendances qui diffèrent selon les familles de médias locaux. On parle beaucoup de la PQR, et c’est légitime compte tenu de son ancrage historique, de son poids en termes d’audience ou du nombre de journalistes qu’elle emploie. Toutefois, en 2025 Ouest Médialab a dénombré 2 638 rédactions locales en France et si un bon tiers de ces rédactions appartient à des groupes de presse ou audiovisuels, les autres sont portées par de petites structures, des médias associatifs ou indépendants, parmi lesquels les radios associatives locales forment le premier rang.
PRISMES : Qu’en est-il des médias associatifs ou indés ?
JK : Le modèle de ces “petits” médias – je mets des guillemets car cet adjectif n’a pour moi rien de péjoratif – n’est pas celui de la PQR ou de la PHR. Ils dépendent davantage du soutien des pouvoirs publics (subventions de l’État ou des collectivités locales) et du soutien de leur communauté, via l’abonnement ou les dons principalement, et beaucoup moins de la publicité. À l’exception notable des gratuits culturels (comme Wik dans l’Ouest) et de quelques pures player (comme L’Essentiel), qui constituent une sous-famille à part en étant majoritairement ou essentiellement financée par la pub.
La principale préoccupation aujourd’hui pour ces médias associatifs ou indépendants, dont les moyens demeurent limités pour innover ou accélérer leur transformation numérique, est la baisse constatée ou envisagée des financements publics en France. On comprend pourquoi les radios associatives étaient vent debout contre le projet de réduction du Fonds de soutien radiophonique qui est un pilier de leur modèle économique.
Les télévisions locales sont aussi fragilisées par la baisse des contrats d’objectifs et de moyens (COM) qui les lient aux collectivités. Elles souffrent par ailleurs d’un manque de reconnaissance au niveau national : à la différence de radios locales, elles ne disposent d’aucun fonds de soutien du ministère de la Culture et restent pour l’instant exclues des droits voisins dont bénéficie la presse.
Au niveau de la métropole nantaise nous avons contribué à dresser en 2024 un état des lieux de la cinquantaine de médias indépendants et prolonger en début d’année ce travail par un plaidoyer pour interpeller les candidats aux élections municipales sur leur situation.
Dans ce contexte budgétaire contraint et inquiétant, il n’est pas étonnant que le modèle d’adhésion fasse des émules, avec des campagnes de financements participatifs et d’appels aux dons qui se multiplient. On peut citer celles de Rue89 à Strasbourg, Lyon ou Bordeaux, de Splann ! en Bretagne ou Mediacités présent sur 4 métropoles… C’est un levier qui peut bien fonctionner pour des médias engagés ou centrés sur l’enquête et l’investigation. Il y a également des projets de mutualisation qui émergent, comme le portail d’abonnement groupé “La presse libre” et des fonds de soutien privés (comme le FPL) ou des coopératives (comme Coop Médias) qui sont créés pour aider les médias indépendants à lever des fonds. Côté télévisions, des discussions sont en cours avec BFM pour des collaborations éditoriales et une plateforme OTT des TV locales, “locales+”, sera bientôt disponible sur tous les écrans connectés.
Enfin beaucoup de petits médias locaux développent des actions d’éducation aux médias et pour certains cela représente désormais jusqu’à un tiers de leur budget. D’autres parviennent à se diversifier en publiant ou créant des guides ou atlas (comme Marcelle à Marseille ou API News dans l’Ouest), des événements (comme Lokko à Montpellier ou TVR en Ille-et-Vilaine), des studios pour assurer des prestations éditoriales ou publicitaires (comme Les autres possibles à Nantes ou En Vrai en Auvergne).
PRISMES : Comment la presse régionale réagit-elle à la baisse de la diffusion papier ?
JK : Pour la presse quotidienne ou hebdomadaire régionale, on observe d’autres trajectoires. Depuis 10 ans, pour compenser la baisse tendancielle de la diffusion papier, les principaux titres régionaux se sont lancés dans le développement des abonnements numériques, avec des résultats variés : leur nombre dépassait les 200 000 pour Ouest-France fin 2025 alors que d’autres titres peinent à atteindre les 30 000 abonnés comme l’indique Minted dans son dernier baromètre annuel. La PHR, qui s’est lancée plus tardivement dans cette course, a plus de difficulté à transformer l’essai.
Le dernier baromètre de la diffusion de l’APIG pour l’année 2024 montre que, dans l’ensemble, la progression des abonnements numériques se poursuit, mais à un rythme moins soutenu que prévu. Il y existe un risque de “plafonnement”, dans la mesure où 80% des Français ne sont pas prêts à payer pour des contenus en ligne, et seulement 12% sont prêts à débourser moins de 10 euros par mois, selon une récente étude (Arcom/DGmic). Ces journaux font aussi face à la concurrence de l’audiovisuel public qui monte en puissance sur l’info en ligne gratuite avec les marques francetv, franceinfo et ici.
Les audiences numériques des journaux régionaux se portent bien. Si les réseaux sociaux ont tendance à générer moins de trafic que par le passé, les groupes de presse continuent de battre régulièrement leurs records d’audience, à l’instar d’Actu.fr. Le problème, c’est que malgré ces performances, la baisse des revenus publicitaires de la presse se poursuit au profit des géants du numérique : -5% en moyenne par an entre 2019 et 2024 pour l’ensemble du secteur selon l’étude de l’Arcom. Beaucoup d’annonceurs, y compris des acteurs publics ou culturels, ont désormais pris l’habitude de mettre tout ou partie de leur budget pub chez Google ou Meta, sans se rendre compte à quel point cela fragilise les éditeurs.
En conséquence, de nombreux titres en région cherchent à réduire leurs coûts : baisse d’effectifs, de la pagination, recours à l’IA… Et accélèrent autant que possible leur diversification via l’événementiel ou l’audiovisuel pour trouver de nouvelles sources de revenus ou des marges plus élevées. Ouest-France s’en lancé dans l’aventure TV avec NOVO19 par exemple. Le Télégramme, le groupe La Dépêche ou Nice-Matin ont investi dans des sociétés de production vidéo ou des agences qui travaillent avec les influenceurs ou créateurs de contenus…. Dans le même temps, les rédactions sont formées à la vidéo ou recrutent de jeunes journalistes qui maîtrisent les codes des réseaux sociaux, se lancent dans des formats plus incarnés inspirés des podcasteurs ou youtubeurs, comme le fait par exemple La Nouvelle République.
La presse régionale cherche enfin à peser davantage dans la négociation avec les plateformes sur les droits voisins, et à élargir ce mécanisme aux nouveaux acteurs de l’IA qui utilisent leurs contenus. Dans cette bataille, elle est rejointe par la majorité des médias locaux qui réclament plus de régulation et une juste contrepartie à l’usage de leur contenu, en particulier les télévisions et radios locales, qui sont pour l’instant exclues des accords en place.
PRISMES : Intégration et concentration sont-elles toujours d’actualité ?
JK : Dans un contexte de crise économique, des médias se rapprochent ou se vendent à des grands groupes pour assurer leur pérennité, et la concentration se poursuit. Le pôle médias du groupe CMA CGM, qui a notamment acheté BFM TV (et ses antennes régionales) et les journaux La Provence, en est l’illustration la plus récente et spectaculaire. Le groupe Actu (Publihebdos) continue aussi d’intégrer de nouveaux titres. À une toute autre échelle, de petits groupes de presse indépendants se sont constitués en région, comme Rosebud (éditeur de la Tribune de Lyon, Lyon Décideurs, Grains de sel) ou OTV, filiale de Main Avenue à Nantes (qui détient Wik, Kostar, Com&médias et des parts dans Télénantes et Angers télé).
Il me paraît important de souligner aussi que cette concentration n’empêche pas de nouveaux médias locaux de se lancer et de s’ancrer à leur tour dans le paysage de l’info locale. Certains depuis une dizaine d’années comme Rue89 Strasbourg, Marsactu, Mediacités… D’autres plus récemment comme La Topette à Angers, Made in Perpignan, Spotlighted à Grenoble, Splann! en Bretagne ou Ismée sur l’Entre-Deux-Mers… Je ne peux pas tous les citer, car nous avons dénombré une soixantaine de créations au cours de ces 6 dernières années, notamment à travers le Prix nouveau média du Festival de l’info locale que nous avons créé pour les encourager.
DERNIÈRE MINUTE : REPORTERS SANS FRONTIÈRES publie un rapport sur les défis qui pèsent sur les médias de proximité en France. « Alors que les médias de proximité sont essentiels au fonctionnement démocratique, ils sont aujourd’hui fragilisés : leurs journalistes sont menacés, agressés, ou la cible de procédures-bâillons, tandis que les médias sont sous pression économique et sommés d’innover. RSF rappelle l’urgence de préserver une information de proximité de qualité, garante du lien social, et émet des recommandations en ce sens. »
Crédit photo : Hervé Thouroude – http://www.rvthouroude.fr
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