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Enshittification
Il y a quelques années, vous payiez Netflix moins d’une dizaine d’euros par mois et vous partagiez votre mot de passe à votre famille, vos amis ou votre ancien coloc sans que l’on ne vous dise rien. Aujourd’hui, vous payez Netflix plus cher, pour moins d’appareils, sans pouvoir partager votre mot de passe avec qui que ce soit, et avec de la pub en prime. Vous ressentez en vous une injustice profonde et une forme de trahison de la promesse initiale à laquelle vous aviez souscrit ? C’est normal. Vous avez été victime d’un phénomène connu sous le nom de « enshittification ».
Inventé par le journaliste Cory Doctorow et désigné mot de l’année 2023 par l’American Dialect Society, l’enshittification – « merdification » dans la langue de Molière, qui se serait probablement amusé du mot – désigne la dégradation progressive de la qualité de service des plateformes numériques opérant sur un marché biface, particulièrement en situation de monopole ou de quasi-monopole, à mesure que ces plateformes privilégient la monétisation au détriment de l’expérience utilisateur.
Pour son créateur, ce concept n’est pas un hasard mais le résultat d’une logique économique inéluctable. Première phase : appâter les utilisateurs de la plateforme et exploiter la puissance des effets de réseau pour les fidéliser, typiquement en proposant des services « gratuits » (Google, Facebook, Twitter, YouTube…) ou des prix réduits à perte (Amazon). Dans un deuxième temps, une fois les utilisateurs fidélisés, ils deviennent un marché captif pour les véritables clients, à savoir les annonceurs et les vendeurs dont ils diffusent les publicités ou privilégient les contenus. Enfin, les plateformes extraient leur valeur ajoutée auprès des clients professionnels et les facturent de plus en plus. L’expérience se dégrade, mais comme tout le monde est déjà là et que c’est compliqué de partir ailleurs…
À ce stade, la logique « winner takes all » de l’économie numérique fait qu’en général, il n’y a pas d’alternative. Dans le meilleur des cas, il y en a une, qui fonctionne selon la même logique, et dont l’expérience sera elle aussi sensiblement dégradée. Autre situation d’enshittification : une entreprise prend le contrôle d’un marché, impose des coûts de transfert élevés aux consommateurs, puis aggrave leur situation en procédant à des mises à jour numériques des outils. Cory Doctorow cite l’exemple de la marque de portes de garage Chamberlain, active aux États-Unis :
« La société Chamberlain a racheté pratiquement toutes les entreprises de portes de garage de l’ouest des États-Unis. Ainsi, si vous possédez une porte de garage, peu importe ce qui est indiqué sur l’étiquette du fabricant, il s’agit presque certainement d’un produit Chamberlain. L’année dernière, Chamberlain a supprimé la prise en charge d’un système appelé HomeKit, un moyen standard par lequel les équipements peuvent interagir avec différentes applications. Si votre appareil est compatible avec HomeKit, n’importe qui peut créer une application qui lui est connectée. Vous disposez ainsi d’une multitude d’applications différentes pour ouvrir votre porte de garage.
Chamberlain a supprimé cette fonctionnalité à distance et imposé une mise à jour auprès de tous les appareils concernés, et ainsi l’a supprimée, tout en protégeant cette opération par un verrou numérique rendant illégale toute tentative de restauration. Vous devez donc désormais utiliser l’application Chamberlain pour ouvrir la porte de votre garage, et à chaque fois que vous le faites, il vous faut visionner sept publicités. Parallèlement, l’application collecte toutes sortes d’informations privées vous concernant, non seulement lorsque vous l’utilisez, mais également simplement parce qu’elle est installée sur votre téléphone. »
À la question « sommes-nous coincés pour toujours ? » dans cet égout numérique, il n’y a pas de réponse évidente… L’universitaire irlandais John Naughton pense que oui, car à moins d’interdire le modèle de la publicité en ligne et d’imposer par la réglementation l’interopérabilité des plateformes (ce qu’il estime peu réaliste), le salut doit venir d’une révolte du consommateur. Autant dire que ce n’est pas pour aujourd’hui. Et Cory Doctorow, qu’en pense-t-il ? Il se montre plus optimiste et croit à la résurgence d’une politique anti-trust forte, en particulier en Europe, et à la marginalisation de la technologie américaine. L’avenir nous livrera la réponse, mais sans doute pas avant de nous avoir fait regarder sept publicités.
Dimitri Lecerf, Consultant Planning stratégique
dimitri.lecerf@rumeurpublique.fr
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