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L’épanorthose ou la nuance au service de la crédibilité.
« C’est un roc ! C’est un pic ! C’est un cap ! que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! » Tout le monde connaît la tirade du nez de Cyrano de Bergerac. C’est un formidable exemple d’une figure de style elle aussi très connue mais sur laquelle il est difficile de mettre un nom. Cette figure c’est l’épanorthose, du grec epanorthosis désignant l’action de redresser. Utilisée par Edmond Rostand, elle permet de souligner avec insistance la taille imposante de l’appendice nasale du héros. Le lecteur y croit et voit, plus qu’il n’imagine, ce nez qu’on ne saurait dissimuler.
Humaniser le discours
Si tout le monde n’a pas la plume de Rostand, l’épanorthose est à la portée de tous. Et c’est une bonne nouvelle car elle présente bien des avantages. Elle permet de nuancer son propos, d’ancrer son discours dans le quotidien. De montrer les efforts qu’un locuteur déploie pour trouver le mot juste. « Je l’ai trouvé mauvais, enfin pas vraiment, disons plutôt dépassé par l’enjeu. » Cette autocorrection nous fait paraître plus humain. Et même, plutôt, disons, voire… autant de mots simples qui nous permettent d’insérer des épanorthoses dans nos discours. Toute médaille ayant son revers, il existe aussi des utilisations moins avouables de l’épanorthose. Certaines femmes et hommes politiques énoncent des énormités, à la limite de la provocation. Puis reviennent de façon plus nuancée, à l’aide de force épanorthoses, pour (dé)montrer qu’ils sont capables de revenir à des propositions plus sensées. Personne n’est dupe, mais cela permet de faire passer des idées difficilement acceptables en l’état.
Rendre les dialogues crédibles
A l’écrit aussi l’épanorthose est prisée. Certains auteurs l’utilisent avec talent comme Marcel Proust et son style flamboyant « Epinglant ici un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe » – Le temps retrouvé. Plus prosaïquement, l’épanorthose est souvent utilisée pour donner toute sa saveur à des répliques. En mimant l’ajustement progressif du verbe à la pensée, elle permet de rendre crédible des dialogues pourtant construits de toutes pièces. De les inscrire dans un quotidien vécu par tous les spectateurs. « J’arrive dans 10 minutes, disons 20 vu les embouteillages ».
Hergé s’en est servi aussi dans Tintin pour caractériser les Dupond et Dupont et leur incommensurable bêtise, avec leur fameux « Je dirais même plus ». L’épanorthose est un véritable couteau suisse, à l’écrit, comme à l’oral, pour humaniser votre discours et le rendre plus digeste. Alors n’hésitez pas à en faire usage, voire à en abuser.
PS : Rostand, qui est un génie littéraire, avait intégré son épanorthose dans une autre figure de style au nom à peine moins barbare, une auxèse, c’est-à-dire une accumulation d’hyperboles avec le recours à une gradation. Mais c’est une autre histoire.
Christophe Quester – Directeur conseil
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