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RAMageddon : L’ère de l’électronique grand public bon marché est-elle terminée ?
RAMageddon, c’est le jeu de mots qui mélange Armageddon, un événement lié à l’apocalypse dans l’ancien testament, et la RAM (plus précisément la DRAM, le type spécifique de mémoire RAM que l’on retrouve dans les appareils informatiques), ce composant électronique essentiel au fonctionnement de vos téléphones, tablettes, ordinateurs, consoles de jeu… Un composant qui était jusqu’en 2025 considéré comme une commodité largement disponible à bas prix. L’origine de ce terme ? L’IA qui dévore le monde, et avec lui le marché des composants, nécessaires à la construction des data centers.
Parler d’apocalypse peut sembler un peu dramatique de prime abord, mais force est de constater que quand la valeur d’un bien prend 300% en un an à peine, le terme ne semble pas usurpé. Il y a trois ans, c’étaient les cartes graphiques qui voyaient leur prix grimper en flèche, propulsé par l’industrie des cryptomonnaies puis par l’essor de l’IA, deux technologies gourmandes en puissance de calcul. En 2026, c’est au tour des disques durs SSD, le standard du stockage depuis plusieurs années, dont les analystes estiment que le prix va doubler.
En effet, la demande en mémoire des hyperscalers a augmenté de manière si spectaculaire que Samsung, SK Hynix et Micron, les trois grands fabricants mondiaux de RAM, ont massivement réorienté leurs lignes de production vers la mémoire HBM utilisée pour faire tourner l’IA dans les data centers, au détriment de la RAM et de la mémoire NAND des disques durs SSD.
Avec quelles conséquences ? C’est encore Jean Philippe Bouchard, vice-président chez IDC, qui résume le mieux la situation : « les PC de 2026 risquent d’être à la fois plus chers et moins bien équipés. Pour préserver leurs stocks de mémoire, certains constructeurs pourraient tout simplement abaisser les configurations moyennes, avec moins de RAM et des SSD de capacité réduite ». IDC prévient donc que la tendance vieille de dix ans qui consistait à proposer progressivement des configurations de mémoire haut de gamme à des prix abordables, va s’inverser.
En d’autres termes, ordinateurs, tablettes, téléphones, consoles de jeu : toute l’électronique grand public pourrait être désormais plus chère voire beaucoup plus cher, ou bien moins performante, ou les deux. Cette augmentation pourrait impacter les consommateurs, mais aussi les entreprises qui ont toujours besoin de renouveler leur parc informatique : le marché B2B des ordinateurs représente plus de 250 milliards de dollars. La panique est telle que fin décembre 2025, le constructeur taïwanais Asus s’est retrouvé au cœur d’une rumeur selon laquelle il comptait se lancer sur le marché de la fabrication de RAM, rumeur qui a dû être démentie. Pour les smartphones, l’impact est réel mais inégal. La mémoire représente une part importante du coût des composants des téléphones, en particulier dans le milieu de gamme, où les marges sont déjà faibles.
Une situation amenée à durer ?
La vraie question, désormais, est de savoir si cette situation est temporaire ou non. Et là, il n’y a pas de réponse certaine. Les barrières à l’entrée du marché sont importantes. Seuls trois acteurs existent sur le marché, et construire une usine coûte des milliards de dollars et prend plusieurs années. Il est donc peu probable qu’un nouvel acteur vienne régler la situation à court terme. Même en cas d’éclatement d’une bulle de l’IA, qui n’est que théorique, il n’est pas certain que l’appétit des hyperscalers se calme, ce qui continuera à mettre la pression sur un marché des consommateurs bien moins rentable pour les constructeurs. Enfin, rappelons que ces composants électroniques sont conçus avec des matériaux rares, en quantité limitée sur notre planète, ce qui impacte inévitablement leur prix, surtout en période de guerre commerciale.
Certains vétérans du marché jugent toutefois que la nature cyclique des pénuries réglera le problème d’elle-même. TechInsights (via l’analyste Dan Hutcheson) estime que nous assistons à une « pénurie classique » qui dure généralement entre un et deux ans, et que les prix baisseront à horizon 2027 ou 2028, le temps que les capacités de production s’adaptent.
Un autre son de cloche sur le chemin que l’industrie informatique pourrait prendre émane néanmoins d’une source plutôt intéressée par le sujet : Jeff Bezos. Dans une interview vidéo donnée au New York Times en 2024 et exhumée par plusieurs commentateurs à la lumière de la pénurie, celui-ci compare la possession d’un ordinateur à celle d’un générateur d’électricité indépendant, prenant l’exemple d’une usine de brasserie de bière qu’il avait visitée.
« Cette entreprise a dû construire sa propre centrale électrique pour améliorer l’efficacité de sa brasserie grâce à l’électricité. Comme il n’y avait pas de réseau électrique, elle a dû créer sa propre source d’électricité. Dans le temps, c’est ce que tout le monde faisait. Si un hôtel voulait de l’électricité, il avait son propre générateur électrique », explique Bezos. « J’ai observé cela et je me suis dit que c’est exactement comme ça que fonctionne l’informatique aujourd’hui : tout le monde a son propre centre de données. Cela ne va pas durer. Cela n’a aucun sens. Dans le futur, on achètera de la puissance de calcul sur le réseau, à AWS. »
Dans le futur qu’imagine Jeff Bezos, les individus auront un écran, un clavier, une souris, mais plus d’ordinateur indépendant. À la place, ils loueront sur abonnement une capacité de calcul et de stockage à distance, comme on streame aujourd’hui un film. Évidemment, demeure une question essentielle : accepterait-on un tel degré de dépendance ? Si les coûts pour s’équiper soi-même deviennent prohibitifs, ce n’est pas impossible. Le patron d’AWS en sait quelque chose, c’est exactement ce qui s’est passé avec le cloud d’entreprise. Il semble donc que Jeff Bezos, lui, parie sur des prix qui ne redescendront jamais à leur niveau pré-pénurie…
Dimitri Lecerf, Consultant Planning stratégique
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