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Ce que cache la nouvelle stratégie d’influence de Palantir.

Beaucoup a déjà été commenté sur le manifeste de Palantir Technologies publié par son PDG Alex Karp sur les réseaux sociaux. En particulier le fond, les propositions politiques pour le moins… iconoclastes et inattendues venant d’une entreprise de nouvelles technologies.

Mais commençons par le commencement. Qu’est-ce que Palantir ? Palantir est une entreprise d’analyse de données à grande échelle, spécialisée dans les domaines du maintien de l’ordre, de la sécurité et du renseignement, mais aussi présente dans d’autres secteurs économiques comme la finance ou encore la santé. Elle a été fondée par Peter Thiel et financée à l’origine par In-Q-Tel, le fond de capital-investissement de la CIA. Et pour la petite histoire, le nom provient du livre Le Seigneur des Anneaux ; il désigne une sorte de boule de cristal qui permet d’observer des lieux distants dans l’espace et le temps et de communiquer par-delà de vastes distances. Son nom a une connotation singulière : utilisés par les antagonistes du roman, les Palantirs permettent notamment d’espionner l’ennemi et de traquer les héros de la saga de Tolkien.

Ainsi, Palantir a, dès sa fondation, été envisagée comme une émanation privée de la stratégie sécuritaire des États-Unis. Selon ses critiques, les technologies de Palantir sont mobilisées par des États, des organisations ou des entreprises pour déployer ou renforcer des dispositifs de surveillance à grande échelle, souvent au-delà des objectifs officiellement invoqués — lutte contre le terrorisme, la fraude ou la criminalité — et au détriment de la vie privée de millions de citoyens et de leurs droits fondamentaux.

Ça, c’est pour les présentations. Palantir, du fait de son activité, a toujours été une entreprise assez discrète. Son fantasque CEO a bien multiplié les sorties controversées depuis quelques années, et Peter Thiel n’a jamais fait mystère de ses opinions tant politiques (fin de la démocratie), qu’économiques (gloire aux monopoles), voire religieuses (ses conférences sur l’antéchrist l’ont amené jusqu’à la prestigieuse Académie des Sciences Morales et Politiques à Paris). Mais l’entreprise n’a jamais formalisé ni communiqué ses positions et ses visions. Pourquoi alors décider de le faire maintenant, et dans quel but ?

Alors que l’opinion publique occidentale se déchire sur les multiples crises au Moyen-Orient, Palantir Technologies voit aujourd’hui son rôle dans ces conflits non seulement exposé, mais de plus en plus contesté. À mesure que l’opinion publique prend conscience de son rôle dans les dispositifs de sécurité et de renseignement, le risque s’accroît pour ses clients institutionnels : celui de payer un coût politique en s’associant à une entreprise dont l’image se dégrade, ce qui pourrait les pousser à choisir des concurrents. Pour Palantir, le risque pourrait même être existentiel, si jamais une faction politique opposée à l’état de surveillance arrivait au pouvoir. Face à cette montée des critiques, la stratégie de discrétion qui prévalait jusqu’ici atteint ses limites.

Dans ce contexte, la publication de ce manifeste est très loin d’être les « divagations d’un méchant de bande dessinée », comme certains ont pu le commenter. Palantir opère un (re)positionnement assumé. Plutôt que de chercher à atténuer les controverses, l’entreprise choisit de structurer un récit idéologique, en s’inscrivant dans une lecture du monde marquée par l’enterrement définitif du multilatéralisme issu de l’ordre post-seconde guerre mondiale, et l’émergence d’un affrontement entre blocs civilisationnels. Elle se positionne ainsi comme un acteur clé du « camp » occidental, revendiquant un rôle de premier plan dans la défense de ses intérêts stratégiques. C’est pourquoi le manifesto publié par Alex Karp va aussi loin y compris dans des recommandations de politiques publiques, comme le retour de la conscription, ou « draft », c’est-à-dire le service militaire obligatoire, la dérégulation de l’emploi de l’IA à des fins militaires, ou la remise en cause du pluralisme politique. De prestataire de services technologiques, Palantir devient prescripteur de propositions politiques.

Ce virage narratif, volontairement clivant, répond à une logique d’influence : en polarisant le débat, Palantir contraint son écosystème — décideurs publics, partenaires, acteurs technologiques — à se positionner. Soutenir, s’opposer ou se taire devient en soi un acte engageant. En assumant cette ligne et en cadrant le débat, l’entreprise cherche aussi à conquérir un leadership intellectuel, notamment au sein de la nouvelle droite américaine, tout en marginalisant d’autres figures de la tech comme Elon Musk, ou des concurrents sur les marchés publics tels que Grok ou Claude AI. L’objectif : se positionner comme le partenaire du futur héritier du trumpisme aux États-Unis alors que le deuxième mandat de Donald Trump entame sa seconde moitié, mais aussi cimenter ses soutiens au sein de l’État américain et de l’Union européenne, où de nombreux gouvernements, dont la France, sont clients de Palantir.

On dit chez Rumeur Publique qu’« une marque sans prise de position est une marque sans influence ». Avec une telle prise de position, c’est bien dans le grand jeu de l’influence que Palantir s’est lancée, avec rien de moins comme ambition que de dessiner l’avenir politique de deux continents.



Dimitri Lecerf – Consultant Planning stratégique

Dimitri.lecerf@rumeurpublique.fr 

     



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