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Thomas Monarchi-Comte : « Il y a une forme de lassitude des Français envers le pouvoir central ».

Ancien de l’agence Rumeur Publique, Thomas Monarchi-Comte est diplômé de Sciences Po Paris. Il est depuis trois ans Directeur de cabinet et de la communication du Maire de Chevigny-Saint-Sauveur et Conseiller départemental, Guillaume Ruet (ville de 11 000 habitants près de Dijon, collectivité de 200 agents). Il a également été conseiller municipal (2020-2026) dans le village de son enfance, à Saint-Bris.

Thomas livre pour PRISMES, le fruit de son expérience et ses réflexions sur la démocratie locale.


PRISMES : La France est entrée dans une longue période électorale qui débute en ce moment avec les municipales et qui seront suivies en 2027 par l’élection présidentielle. Quel est, selon vous, l’état d’esprit des Français face à ces échéances ?

Thomas Monarchi-Comte : Je pense que l’on peut parler d’une forme de lassitude des citoyens envers le pouvoir central et les dirigeants nationaux, parlementaires compris. Mais cela ne veut pas dire que les Français se désintéressent de la politique. Au contraire : ils s’y intéressent désormais en priorité à travers la vie locale.

L’élection municipale reste, à mon sens, perçue comme l’élection utile par excellence. Parmi les élus, les Français connaissent leur maire et bien sûr le Président de la République. Parfois le Premier ministre et leur député. Quels autres élus peuvent-ils citer avec certitude ?

Les municipales de cette année seront avant tout des votes pragmatiques : les citoyens attendent d’un élu local et de son équipe des actions concrètes qui améliorent leur quotidien. Moins de promesses démesurées au profit d’un langage de vérité et de résultats mesurables.  

C’est aussi une exigence de bonne gestion : les Français veulent savoir si leur argent est bien dépensé. Le clivage gauche-droite tend d’ailleurs à s’estomper dans les petites communes et celles de taille moyenne, au profit d’une logique de projet local.

Par exemple, quand nous organisons des réunions de quartier à Chevigny, on ne nous parle pas de l’Ukraine ou des États-Unis, mais du ramassage des ordures, de l’éclairage public, de la sécurité dans la rue. Ce sont justement les compétences des élus locaux, et c’est ce qui donne du sens à l’engagement local.

PRISMES : Nous avions évoqué cette situation avec Frédéric Micheau d’OpinionWay à l’occasion de la publication de son livre Le gouffre démocratique. Comment voyez-vous évoluer l’articulation entre les différents composants de la démocratie locale (commune, métropole, département, région) ?

TMC : Je crains qu’au-delà de l’échelon local, la lassitude évoquée ne se retourne brutalement contre le personnel politique national. Autant les citoyens adhèrent à un projet local concret et votent en connaissance de cause pour leur candidat municipal, autant je redoute, au niveau de la présidentielle et des législatives, un fort niveau de défiance en réponse à un personnel politique perçu comme de plus en plus hors-sol.

Les événements de ces dernières années, la dissolution ratée de 2024, des débats particulièrement houleux à l’Assemblée, ont laissé des traces profondes dans l’opinion.

Face à cela, nombre d’élus locaux réfléchissent au retour du cumul des mandats. Beaucoup ont le sentiment d’avoir perdu de l’influence depuis l’interdiction : avant, un maire pouvait aussi siéger à l’Assemblée ou au Sénat et être un relais efficace de l’action locale au niveau national. Ce lien entre Paris et les territoires s’est presque rompu pour beaucoup de citoyens.

À Chevigny, on le vit concrètement : certaines décisions qui touchent directement la vie des habitants, la voirie, les transports, l’urbanisme, sont prises à l’échelon métropolitain. Le citoyen s’adresse à la mairie, mais la compétence est ailleurs. Ce décalage entre l’interlocuteur visible et le vrai décideur est une source réelle de frustration. Le mille-feuille territorial français est en train de devenir illisible et cela pose un véritable problème démocratique pour le citoyen français qui doit voter : qui fait quoi ? À quel échelon doit être prise telle décision ? Comment contrôler, encourager ou sanctionner ses élus dans les urnes ?

Les électeurs veulent en plus des actions concrètes qui résolvent (vite et simplement) leurs problèmes. Je suis convaincu que la démocratie locale ne peut fonctionner que si chaque échelon dispose de compétences lisibles et de responsabilités clairement assumées.

PRISMES : Quelles sont les principales préoccupations actuelles des Français ? Quelles places relatives sont accordées à l’économie, au social, au changement climatique, au local par rapport au national et à l’international ?

TMC : Nous manquons collectivement de perspectives, que ce soit au niveau local, national ou international. La difficulté aujourd’hui est double : donner des horizons crédibles, fixer un cap vers un avenir meilleur, tout en réglant des problèmes urgents, concrets, qui concernent au premier chef les Français dans leur vie quotidienne. Faute d’envie et de cap, le risque est le repli sur soi.

Sur le territoire où je travaille, les remontées sont sans ambiguïté : pouvoir d’achat, sécurité du quotidien, accès aux services de proximité. Le changement climatique est présent dans les esprits, mais les habitants l’expriment à travers des préoccupations très concrètes, la chaleur en ville l’été, le développement du moustique-tigre entre autres exemples, bien plus qu’à travers le prisme des grandes politiques nationales. Le défi pour un élu local et ses collaborateurs, c’est précisément de faire ce lien : montrer en quoi des décisions perçues comme abstraites ou contraignantes produisent des bénéfices tangibles pour les habitants, dans leur rue, à leur porte.

PRISMES : Quels sont les principaux enjeux de communication des responsables locaux ? Comment travaillez-vous avec les médias locaux ?

TMC : Nous faisons face à un paradoxe : l’élu local est le mieux placé pour agir concrètement, mais il est souvent le moins bien outillé pour le faire savoir. Les réalisations doivent être communiquées, et selon la taille de la commune, les moyens, les ressources et les compétences manquent parfois.

Pourtant, à l’échelon local, nous avons la chance de pouvoir activer tous les leviers avec mon équipe : affichage, journal municipal, réseaux sociaux, relations avec la presse. Les usages varient selon la population. On me parle souvent davantage d’une banderole annonçant un spectacle que d’un post Facebook qui touche pourtant 6 000 abonnés sur 11 000 habitants. La population est très connectée, mais éparpillée entre différents réseaux sociaux et médias en ligne. Il faut beaucoup de finesse pour s’adresser précisément à nos publics sur Facebook, Instagram ou encore TikTok et adapter nos messages à chaque support, y compris le papier, qui est loin d’être mort et enterré !

Nous collaborons également beaucoup avec la presse locale, qui reste, là aussi comme le print, contre vents et marées une source essentielle d’information. La PQR est un relais majeur et un axe de légitimation de la parole municipale. Les journalistes locaux nous suivent, assistent aux conseils municipaux qu’ils couvrent avec sérieux. On veut savoir ce qui se passe « en ville »; Et quel meilleur moyen que le quotidien local ou le « 19/20 » de France 3 ?

Nous voyons aussi émerger sur les réseaux sociaux des canaux « gazeux », des groupes sans ligne éditoriale clairement définie, où l’information circule pour le meilleur comme pour le plus futile, mais qui sont à suivre et parfois à activer. Et depuis trois ou quatre ans, des médias locaux 100 % internet (e.g. Dijon-Actualités.fr ; Info-Beaune.com), se développent : bien informés, sérieux dans leur travail, ils sont devenus d’excellents relais d’information. Certains n’hésitent pas à sortir de véritables reportages d’investigation à l’échelle locale, posant un véritable regard critique sur telle ou telle pratique, ce qui est, en définitive, une bonne nouvelle pour la démocratie.



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